La maternelle à la française

Lundi, novembre 25, 2019 - 8:15am
L’école des chances pour tous

 

Loin d’être une garderie mais pas encore une école au sens où nous l’entendons au primaire, la maternelle a ses spécificités et ses enjeux. À l’occasion de la Journée portes ouvertes en novembre, Sandrine Lasserre, directrice des cycles 1 et 2 au GLFL et Anne Vincent, enseignante de grande section et coordinatrice, reviennent sur les méthodes qui permettent au petit enfant, en trois ans, d’adopter une posture d’élève qui lui permette de réussir son entrée dans l’élémentaire.

Au début du siècle dernier, une femme inspectrice, nommée Pauline Kergomard, révolutionne l’école maternelle déjà établie depuis une vingtaine d’années en France. Elle préconise des idées très avant-gardistes comme le respect du petit enfant, le jeu comme moyen d’apprentissage, l’approfondissement de la psychologie et l’adaptation des locaux d’accueil et du mobilier. L’école maternelle se dit alors, et c’est encore le cas aujourd’hui, être ni une garderie ni une école élémentaire mais une école qui va accueillir l’enfant pour le préparer à devenir élève et entrer dans les apprentissages fondamentaux de l’école élémentaire. « Les enfants, à cet âge, ne sont pas prêts à suivre un rythme comme on le fait en primaire, explique Anne Vincent, enseignante en grande section et coordinatrice maternelle au GLFL. Il nous faut donc composer avec cette dualité qui est d’accueillir des tout petits dans une école avec un programme ». Car l’école maternelle a bien un programme qui la cadre, comme les écoles primaires et secondaires par la suite, qui se conçoit sur trois années avec des attendus de fin de cycle. Dans le carnet de suivi de chaque enfant, les enseignantes notent les compétences qu’il acquiert à son rythme, au fur et à mesure des trois années, et la synthèse des acquis des élèves, est remplie seulement en fin d’école maternelle. « Dans ce carnet, nous ne faisons remarquer que les progrès accomplis par les élèves en respectant l’esprit de l’évaluation positive, continue l’enseignante. Dans la petite enfance, certains enfants marchent à 10 mois et d’autres à 18 mois. Chacun a son rythme et n’apprend pas de façon linéaire mais spiralaire, c’est-à-dire qu’il va falloir retravailler une compétence de nombreuses fois pour affirmer qu’elle est acquise par un enfant ».

À ce stade, les apprentissages se font essentiellement autour du langage et du vivre ensemble et ce, dans cinq domaines : mobiliser le langage dans toutes ses dimensions en français et en arabe ; agir, s’exprimer et comprendre à travers les activités artistiques ; agir, s’exprimer et comprendre à travers les activités physiques ; explorer le monde ; et enfin maîtriser les premiers outils pour structurer sa pensée et notamment la construction du nombre.

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Le vocabulaire au cœur des apprentissages

            « Lorsque nous faisons de l’activité physique, nous allons aussi travailler autour des verbes d’action comme ‘sauter, courir’. Il est de même lorsque nous faisons de l’Art plastique, quand nous rencontrons des auteurs, notre deuxième objectif est toujours langagier », note Anne Vincent. C’est le rôle de la maternelle de baigner les enfants dans un bain de langage avec du vocabulaire spécifique et des objectifs précis. « Certaines compétences et connaissances ne peuvent être acquises qu’à l’école, confirme Sandrine Lasserre. L’objectif est de passer du langage en situation : ‘je suis capable de dire ce que je fais en ce moment’ au langage d’évocation : ‘je suis capable de raconter quelque chose qui s’est passé hier ou qui se passera demain’. C’est ce qui va permettre à l’enfant de rentrer dans le monde de l’écrit et la compréhension car ne pas avoir le vocabulaire est un frein aux apprentissages ».

Un des défis des enseignantes et de s’adapter à tous les enfants, ceux pour qui le français est, dès l’arrivée en petite section, une langue de communication parlée à la maison et donc pour qui il n’y a pas de rupture, et ceux pour qui elle devient une langue de scolarisation, car ils parlent anglais ou arabe à la maison, et qui vont donc l’apprendre uniquement sur les bancs de la maternelle. « Ces enfants-là peuvent se sentir en insécurité linguistique quand ils rentrent dans l’école, il faut prendre cela en compte, remarque la directrice. Pour eux, il va falloir du temps, un aménagement, un apprentissage systématique de la langue. Nous n’apprenons pas la langue de l’école comme nous apprenons un langage quotidien ».

Préparer et non anticiper

Que ce soit pour la lecture, l’écriture ou encore les mathématiques, « nous sommes dans la préparation mais pas dans l’anticipation, insiste Sandrine Lasserre. C’est-à-dire que nous n’allons pas faire un pré-CP en grande section ». S’agissant de l’apprentissage des nombres, « les parents nous disent souvent leurs enfants savent compter de 1 jusqu’à 30. Oui, ils savent la continuité numérique qu’ils ont appris comme une chanson mais savoir que 4 est égal à 1+3, 2+2, 4+0, cela suppose un apprentissage nombre par nombre. Et ce n’est pas parce que nous maîtrisons le 3 que nous maîtrisons le 4 », nuance la directrice. L’apprentissage se fait par étape, explique Anne Vincent : « Si nous prenons l’exemple du 2, nous avons le 2 écrit, le 2 dit, et deux voitures… Nous créons tout un réseau entre différentes manières de nommer un nombre auquel nous ajoutons les décompositions, les recompositions ». Maîtriser tous les nombres jusqu’au 10 en fin de cycle implique être capable de les manipuler et les recomposer pour pouvoir ensuite, en CP, entrer dans l’apprentissage des additions, des soustractions et l’utilisation des dizaines.

Pour l’apprentissage de la lecture en CP, les enseignantes suivent une méthode « mixte » entre les lectures globale et syllabique. Les enfants travaillent ainsi à partir d’un texte d’où ils extraient les sons et ce aussi bien en français que durant les six heures d’arabe (+ une heure de bilinguisme) et l’heure d’anglais (à partir de la moyenne section) par semaine. Les modalités d’apprentissages sont les mêmes : les enfants apprennent par l’écoute des sons, des comptines, la phonologie et font progressivement des liens entre les trois langues. « Nous utilisons des dico-mots, des mots référents dans la classe, pour permettre d’identifier et reconnaître des syllabes, explique Anne Vincent. L’enfant sait que ‘rouge’ commence comme ‘Roula’ et comme ‘roux’ mais à aucun moment nous lui demandons de lire le mot puisqu’il n’a pas les outils pour le faire ». En fin de cycle, il doit connaître les lettres de l’alphabet et avoir une conscience phonologique, c’est-à-dire être capable de localiser un phonème dans un mot, ce qui est prédicteur pour rentrer dans l’écrit et la lecture. À l’écrit, chaque enfant doit être capable d’écrire son prénom en cursive sans modèle et quelques mots en s’aidant de référents. « Il y a toujours des élèves qui apprennent à lire, seuls, parce qu’ils ont compris d’eux-mêmes comment le système alphabétique était fait et d’eux-mêmes vont aller faire cette petite musique », relève Anne Vincent. « Pour l’écrit aussi, complète Sandrine Lasserre, certains enfants vont être à l’aise avec la motricité fine, c’est-à-dire la maîtrise du geste graphique, mais pour d’autres, la gestion de la page est très compliquée. Chaque enfant avance à son rythme ».

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Une relation individuelle et particulière avec chaque élève et sa famille

L’un des défis majeurs est ce rythme de travail qui diffère selon les enfants. « Certains sont de janvier et d’autres de décembre, donc en petite section, il s’agit d’un écart d’un tiers de leur vie, relève Sandrine Lasserre. Nous sentons la différence sur tout : le temps de concentration, le nombre de mots maitrisés qui peut aller du simple au triple ». Le défi pour l’enseignante est de connaître ses élèves pour mettre en place un système de différenciation. Elle le fait en accordant un temps particulier à chacun d’entre eux, en dehors des quelques moments de regroupement en classe entière ou des ateliers en groupe. Ce travail individuel permet de reprendre des activités, d’observer et de communiquer avec son élève. « Bien évidemment, j’ai mon programme, explique Anne Vincent qui a longtemps enseigné en CM2 avant d’être en charge de classes de grandes sections. Et je sais qu’en fin d’année je dois arriver à tel objectif pour tous les élèves. Mais j’ai plus de temps pour y arriver parce que je peux le travailler sur tous les domaines. Un élève qui aurait des problèmes avec la phonologie, je sais que je peux passer par le corps en motricité ou par l’art plastique, je vais faire un travail pluridisciplinaire ».

Une autre particularité de cette école maternelle est qu’il s’agit de la seule école ou les parents entrent dans la classe. Cela permet à l’enseignante d’avoir un lien, presque journalier, avec eux. « Il faut que les parents aient une entière confiance en nous pour nous laisser leur bien le plus précieux donc il faut qu’on arrive à créer une collaboration et qu’on aille tous dans le même sens pour que l’enfant réussisse et se sente bien », insiste Anne Vincent. Ces échanges avec les parents sont primordiaux car la maternelle a également un rôle de prévention. De la même façon que les enseignantes travaillent dans la bienveillance et l’accompagnement, elles sont aussi exigeantes et se doivent d’interpeller les parents si elles constatent qu’il n’y a pas d’évolution significative au niveau du développement du langage, de la psychomotricité fine ou dans la communication de leur enfant avec les autres. « C’est aussi le rôle de la maternelle de poser les questions assez tôt et de tirer la sonnette d’alarme pour éviter l’échec au CP. Au plus tôt nous mettons en place une remédiation et une aide, au mieux nous avons des résultats », affirme Sandrine Lasserre.

Apprendre à être autonome et à vivre et travailler ensemble

La maternelle se doit également de rendre l’enfant autonome dans le travail et avec son corps. Arrivé en CP, il doit pouvoir faire les choses par lui-même et ne pas être dépendant de l’adulte. « Nous remarquons que les enfants sont de plus en plus aidés à la maison et peinent parfois à ouvrir leurs mallettes, mettre à la poubelle, remettre dans leurs cartables les boites vides, déboutonner leurs pantalons, faire leurs lacets, tirer la chasse d’eau, se laver les mains, gérer leur matériel, reconnaître leurs affaires », indique la directrice. Anticiper et planifier sont des objectifs de la grande section pour vivre au mieux la rupture importante entre les cycles 1 et 2.

Un autre grand enjeu est d’apprendre à vivre ensemble et à apprendre avec les autres. Lorsqu’un enfant arrive en petite section, il joue seul, à côté des autres qui jouent seuls aussi. Il faut attendre l’arrivée en moyenne section pour les voir coopérer et collaborer ensemble. Certains enfants sont capables de communiquer avec les autres et d’autres ne savent pas comment s’y prendre. « À cet âge, pour beaucoup, l’autre n’existe pas, il ne le voit pas. Un enfant voit un jouet qu’il apprécie avec un autre enfant, il va vouloir le prendre. S’il est sur le toboggan, il peut pousser un enfant pour prendre sa place. Il y a un grand travail à faire pour vivre avec les autres. Cela passe par la communication et le langage. Un enfant qui ne parle pas, ne maîtrise pas le langage, va communiquer avec le corps et va avoir des difficultés à vivre avec les autres. C’est aussi pour cela qu’il est primordial de développer le langage à cet âge-là », insiste la directrice.

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Autre point sur lequel les enseignantes travaillent est la gestion des émotions. « Certains enfants ne supportent pas la frustration et ne comprennent pas le ‘non’ ». Le travail sur les émotions se fait au travers d’albums mais aussi de la ‘roue des émotions’ installée en classe. Les élèves peuvent ainsi faire part des raisons de leurs changements d’humeurs : ‘je suis en colère parce qu’il m’a embêté’ ou ‘je suis content ma maman m’a accompagné à l’école’. « Quand nous n’avons pas les mots et que les autres n’ont pas les moyens de détecter ce que nous ressentons, l’incompréhension peut être mal vécue. Cette roue est un moyen de visualiser et par la suite d’exprimer ce que l’on sent », développe Anne Vincent. « Je sais que des parents ont repris la roue des émotions à la maison, continue Sandrine Lasserre. Il arrive également que le psychologue scolaire intervienne pour expliquer comment réagir et communiquer quand un enfant est embêté par un autre enfant dans la cour de récréation ».

Les modalités d’apprentissage du vivre ensemble se font autour du jeu. « Dans les ateliers communs, les enfants vont accomplir une tâche ensemble : faire la tour la plus haute, faire des jeux de motricité où ils gagnent tous ensemble. Cela sert à fédérer une classe et apprendre que l’autre ne doit pas être vu comme un danger ou l’inconnu mais qu’il va aider pour réussir », explique Anne Vincent. Les classes de maternelle disposent ainsi de plusieurs coins qui peuvent accueillir la classe en petits groupes et qui vont évoluer au cours de la scolarité : le coin lecture, dinette, garage, jeux de construction, sciences, écrivain où ils ont accès à des mots réfèrent, des tampons, des stylos et crayons et des pistes graphiques où ils peuvent s’exercer à faire de grands traits verticaux… Enfin, la valorisation du travail de chaque enfant et des travaux des autres passe par l’affichage systématique ou encore le partage des responsabilités : des éco gestes à l’appel en passant par la distribution du matériel de travail. Cela permet à chaque enfant, en fin de cycle, d’être autonome et acteur dans le respect de l’autre.

Ainsi, l’enfant qui rentre en petite section a trois ans pour évoluer vers son statut d’élève qui va lui permettre d’entrer dans les apprentissages fondamentaux de l’école élémentaire.